dimanche 28 juin 2020

Une sainte subversive




J'ai lu il y a quelques années la biographie d'Hildegarde de Bingen par Lorette Nobécourt et j'y repense souvent car cette femme est fascinante.
Elle a vécu au XIIe siècle. Religieuse, elle est devenue abbesse de son couvent de bénédictines. Son champ d'action est immense : l'écriture, la médecine, la musique, la mystique, la linguistique... Elle a beaucoup écrit sur les visions qui lui venaient depuis toute jeune.
Elle reçut l'approbation du pape, fut reconnue comme sainte et devint docteur de l'Eglise.
Une femme de pouvoir très mystique reconnue à son époque comme aujourd'hui. La biographie de lorette Nobécourt est rêvée mais essaie de nous rendre compte de l'aspect sacré de la vie.




Le livre de Lorette Nobécourt s'intitule : La clôture des merveilles.
Une phrase de Hildegarde avait inspiré ce titre : "Ainsi, l'homme est la clôture des merveilles de Dieu."

Cette phrase puissante et pleine de sens, m'a accompagnée lors d'un stage sur Saturne que j'avais fait un été et il me semblait qu'elle représentait la définition de Saturne portée à un niveau spirituel. En effet, la clôture peut se concevoir comme le cadre qu'il faut acquérir pour pouvoir atteindre à la liberté.
Voici ce que disait Lorette Nobécourt à propos de son livre :
"Ce n'est pas seulement ce désir de clôture que je veux honorer ici, mais l'engagement politique qu'il recouvre, sa subversion. Hildegarde de Bingen l'incarne.
Il n'y a en effet, d'engagement politique véritable qu'à défendre la beauté, celle qui rend la vie plus large et plus profonde. Pour aller jusqu'à la liberté.
Hildegarde de Bingen a écrit des textes sacrés et profanes, aimé une femme, fondé deux monastères, composé de la musique, des poèmes, soigné, exorcisé, percé le secret des plantes, tenu tête aux puissants, mais surtout elle a été jusqu'au plus profond d'elle-même, jusqu'à la vérité de l'être que porte l'enfant aux cheveux blancs, celui en nous qui, par l'expérience, ramène l'innocence jusqu'à lui. C'est une aventure sacrée."
L'enfant aux cheveux blancs est celui qui en nous a retrouvé l'innocence après avoir acquis l'expérience.




Les valeurs d'Hildegarde sont très modernes  et résonnent en nous aujourd'hui :
"Oui, la vie porte l'absolu et il revient à l'homme de l'incarner ici, qui ne l'atteindra jamais. 
Oui, la liberté, la poésie, l'amour, l'eros, la joie, la subversion, l'autonomie, l'indépendance sont des valeurs contemporaines qu'il reste à défendre.
Oui, le but de l'homme est l'amour, toujours plus d'amour."

Revenons à la clôture, pour mieux en saisir le sens :
"C'est à chacun d'oser entrer dans la clôture de soi-même, non pas pour "poursuivre le chemin des anciens" comme l'écrivait le poète Bashô, mais pour chercher à notre tour ce qu'ils ont cherché."

"L'infini n'a de source que dans la limite, et il faut avoir clos en soi tous les rêves pour que l'absolu se dévoile."




Terminons avec cette phrase qui résume ce chemin d'Hildegarde :
"La voilà revenue de cet exil où nous retiennent les vanités du siècle, pour mieux s'enfoncer dans la clôture des merveilles, c'est-à-dire en elle-même."



dimanche 21 juin 2020

La lente maturation du bambou




L'allégorie du bambou m'a toujours plus  : d'une part parce que j'aime le bambou, son feuillage léger, son ombre douce, sa façon de pousser anarchiquement, son lien fort avec la Chine et le Japon, et d'autre part parce que la lente maturation dans l'ombre de ses pousses avant une éclosion puissante est une image forte et nous parle de nos fonctionnements humains.

"On raconte qu'il existe en Chine une variété de bambou tout à fait particulière. Si l'on en sème une graine dans un terrain propice, il faut s'armer de patience... En effet, la première année, il ne se passe rien : aucune tige ne daigne sortir du sol, pas la moindre pousse. La deuxième année, non plus. La troisième ? Pas davantage ! La quatrième, alors ? ... Que nenni ! Ce n'est que la cinquième année que la bambou pointe enfin le bout de sa tige hors de terre. Mais il va alors pousser de douze mètres en une seule année; quel rattrapage spectaculaire !  La raison en est simple : pendant cinq ans, alors que rien ne se produit en surface, le bambou développe secrètement de prodigieuses racines dans le sol grâce auxquelles, le moment venu, il est en mesure de faire une entrée triomphante dans le monde, au grand jour." (Olivier Clerc)




"Le bambou chinois, selon Olivier Clerc, nous montre que ce n'est pas parce qu'on ne voit rien qu'il ne se passe rien. Ensuite, il indique que certains changements brusques ou parfois instantanés peuvent être le résultat d'une lente  évolution qui, elle, ne nous est pas perceptible.

Nous pouvons observer le phénomène du bambou chinois dans de nombreux domaines humains différents.  L'ignorer nous conduit souvent à mal interpréter certaines situations, soit en nous alarmant inutilement d'un apparent manque de changements positifs, soit, au contraire, en fondant notre calme et notre assurance sur l'absence trompeuse de changements négatifs, lesquels ne tarderont pourtant pas à se révéler.
Contrairement aux connaissances intellectuelles que nous acquérons de façon assez linéaire, par accumulation et mémorisation de données diverses, les changements qui affectent notre psyché _ le cœur, les sentiments, les émotions, les empreintes du passé_ et ceux qui touchent notre dimension subtile _ l'âme et l'esprit _ s'effectuent le plus souvent à la manière du bambou. Ainsi, par exemple, 
nous contenter de comprendre intellectuellement les problèmes psychologiques liés à notre enfance suffit rarement à produire en nous un changement, une libération. C'est quand la charge émotionnelle de notre passé parvient à s'exprimer que, subitement, nous accédons à un nouveau niveau de conscience.
Les adeptes d'une discipline spirituelle qui ignorent cette lente transformation non visible, prélude à l'accession à un nouvel état de conscience ou à l'éveil de nouvelles facultés, peuvent se décourager et estimer que leurs efforts sont inutiles ou improductifs, alors même qu'ils ne sont peut-être plus qu'à quelques pas de voir leur travail couronné de succès. 
Riche allégorie que celle de ce bambou chinois ! Savoir travailler lentement dans le secret pour que les choses grandissent ensuite vite et fort au grand jour. Derrière le calme des apparences, apprendre à discerner quelque évolution souterraine  et silencieuse, qu'elle soit positive ou négative. 
Faire du temps notre allié conscient plutôt que notre ennemi inconscient. Avec le bambou, nous mettons un pied dans l'invisible, le subtil.  Nous nous évadons un peu de la prison du manifesté pour explorer la source du possible. Des effets apparents, nous remontons aux causes cachées.




En nous appropriant le langage symbolique de la nature, nous constatons encore et encore que les mêmes principes sont à l'oeuvre partout."


Et pour terminer avec le bambou, un poème du maître des haïkus :



Ce qui concerne le pin,
l’apprendre du pin;
Ce qui concerne le bambou,
du bambou.


Bashô Matsuo







dimanche 14 juin 2020

Inspiration



Quelques paroles inspirantes pour la semaine : voici ce que je vous propose.
Et tout d'abord le poème de Rainer Maria Rilke sur Bouddha. Qu'attendons-nous de lui ? Que comprend-il de nous ? Et comment le regarder ?
Les poèmes de Rainer Maria Rilke ne sont pas forcément limpides et compréhensibles immédiatement. Mais en se laissant porter par leur musique, je crois qu'on touche au message qui se trouve caché en eux.

"Comme s'il prêtait l'oreille. Paix du silence : un lointain...
Nous sommes toute retenue et ne l'écoutons plus
Et il est étoile. Et d'autres grandes étoiles,
Que nous ne voyons pas, sont tout autour de lui.

Ô il est tout. Vraiment, attendons-nous
Qu'il nous voie ? En aurait-il besoin ?
Et si, là, nous nous jetions à terre devant lui,
Il resterait insondable, supportant comme un animal.

Car, ce qui nous jette à ses pieds,
Cela gravite en lui depuis des millions d'années.
Lui, qui oublie ce que nous apprenons
Et qui apprend ce qui nous déloge.

Rainer Maria Rilke (Bouddha)




Et Victor Hugo nous dit comment regarder le monde. Et il nous donne une définition de l'intuition que je trouve absolument juste.


"Chose inouïe, c'est au-dessus de soi qu'il faut regarder le dehors... La chose réfléchie par l'âme est plus vertigineuse que vue directement. En nous penchant sur ce puits, notre esprit, nous y apercevons à distance d'abîme, dans un cercle étroit, le monde immense.
Le monde ainsi vu est surnaturel en même temps qu'humain, vrai en même temps que divin. Notre conscience semble apostée dans cette obscurité pour donner l'explication.
C'est là ce qu'on nomme l'intuition."
Victor Hugo





Rilke ne dit pas autre chose du processus de création :

Laisser s'épanouir toute impression et tout germe d'un sentiment au plus profond de soi, dans l'obscurité, dans l'ineffable, dans l'inconscient, dans cette région où notre propre entendement n'accède pas, attendre en toute humilité et patience l'heure où l'on accouchera d'une clarté neuve : c'est cela seulement qui est vivre en artiste, dans l'intelligence des choses comme dans la création.

Rainer Maria Rilke (Lettres à un jeune poète)



dimanche 7 juin 2020

Nouvelles d'Altaïr

"Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l'être mais aussi la sagesse de distinguer l'un de l'autre." Marc-Aurèle





Ce printemps nous apporte décidément son lot de changements et de remises en cause.
Rien de ce que nous avions prévu n'a pu se réaliser.
Mais nous prévoyons de repartir à l'automne sur des bases qui, nous l'espérons, seront plus fiables.

Nous avions en effet programmé une sortie pour visiter le jardin d'herbes de Fabienne Decoret , tout près du col de Porte. Une visite passionnante au milieu des champs de la Chartreuse. Puis nous devions pique-niquer au pied du Charmant Som et rester jusqu'à la nuit pour admirer les étoiles dans un ciel pur et dégagé.
Nous avons été rattrapés par les conditions sanitaires actuelles qui, le 19 juin, ne nous permettront pas encore de réunir un groupe de plus de dix personnes. Nous sommes très déçus de devoir annuler, mais il est décidément bien difficile d'organiser quoi que ce soit ce printemps. 
Nous retenterons cette expérience au printemps prochain !




Nous avions également prévu de proposer une soirée hommage au grand astrologue André Barbault autour d'un DVD qui lui est consacré. Une soirée de partage et de découverte pour beaucoup d'entre nous. Nous n'avons pas abandonné ce projet : nous vous le proposerons en septembre ou octobre.

Et puisque nous parlons de projets, nous aurons bien sûr en fin d'année, le 4 décembre, la conférence d'astrologie mondiale pour l'année 2021. Nous l'attendons avec impatience et espérons que Sylvie Lafuente Sampietro nous annoncera une année plus facile.  L'année 2020 devait nous permettre de poser les fondations d'un nouveau monde : il est vraisemblable qu'en 2021, nous n'en n'aurons pas terminé avec les fondations ! 
Je vous rappelle que si vous le souhaitez, vous pouvez toujours regarder la conférence pour l'année 2020 :




Je vous préciserai bien sûr en temps voulu le programme du trimestre de rentrée.
Nous allons tenter en attendant de passer un agréable été !




"On se cherche des retraites à la campagne, sur les plages, dans les montagnes. Mais tout cela est de la plus vulgaire opinion, puisque tu peux, à l'heure que tu veux, te retirer en toi-même. Nulle part, en effet, l'homme ne trouve de plus tranquille et de plus calme retraite que dans son âme, surtout s'il possède en son for intérieur, ces notions sur lesquelles il suffit de se pencher pour acquérir aussitôt une quiétude absolue, et par quiétude, je n'entends rien d'autre qu'un ordre parfait !" Marc-Aurèle cité par Montaigne 

dimanche 31 mai 2020

Musique ancienne

La musique nous a accompagnés durant ces semaines particulières, que ce soit pour rêver, s'abandonner, partager  ou simplement se laisser vivre, elle était souvent notre réconfort.
Aussi, ce conte qui nous vient de Chine pourra nous rappeler que la musique n'est belle que lorsque nous la laissons nous traverser et qu'elle parle à notre âme. 



L’antique cithare



Il y avait parmi les précieuses œuvres d'art dont regorgeait la salle du Trésor impérial une cithare antique que plus personne n'osait toucher depuis longtemps. La légende raconte qu'elle fut jadis taillée dans le bois de l'arbre Kiri qui fut, en des temps immémoriaux, le roi de la forêt de Loungmen, un haut lieu d'énergie selon les maîtres du Feng Shui. Sa tête altière dialoguait avec le vent et les étoiles, ses racines profondes se nourrissaient du souffle du Dragon de la Terre. L’esprit de l'arbre était puissant et l'instrument qu'un magicien luthier des temps anciens tailla dans son bois était farouche, difficile à apprivoiser. Rares étaient les musiciens qui parvenaient à l’accorder, plus rares encore ceux qui pouvaient en tirer des sons mélodieux. Houang-ti, le mythique Empereur Jaune, fut le premier à en jouer et il composa des airs oubliés qui, dit-on, pouvaient chasser les nuages ou apporter la pluie. Dans les siècles qui suivirent, il y eut encore quelques grands maîtres de musique qui purent faire vibrer harmonieusement la cithare sacrée, comme s'ils étaient reconnus par elle. Mais, depuis plusieurs dynasties, tous ceux qui avaient essayé d'en jouer n'en avaient tiré que sons discordants et pitoyables cacophonies, signe sans doute que le temps des musiciens véritables était révolu.



Un empereur se mit en tête de se choisir un nouveau maître de musique en recourant à la cithare qu'il fit exhumer de la salle aux trésors. Il voulait savoir s'il existait quelqu'un dont l'art avait encore une once de magie ou si pareil talent n'était plus que légende d'antan. Il fit annoncer dans tout l'empire les termes du concours.

Peu de musiciens se présentèrent aux portes du palais, de peur de perdre la face devant le Fils du Ciel en personne. Et c'est à reculons que les musiciens de la Cour se soumirent à l'épreuve. Ce qu'ils redoutaient le plus se produisit effectivement: ils ne tirèrent de l'instrument que grincements, crissements, couinements qui firent défiler sur les augustes visages de l'empereur et de la Cour toute la gamme des grimaces. Les quelques maîtres de musique venus des quatre horizons de l'empire n'apportèrent pas plus de bonheur à l'assistance.

Vint alors le tour d'un musicien errant, l'un de ces baladins en guenilles qui jouaient pour les oiseaux des pinèdes, les poissons des torrents et les pèlerins dans la cour des temples. Il prit la cithare, caressa longuement la caisse de résonance comme s'il cherchait à apprivoiser un cheval rétif. D'une main, il fit vibrer chaque corde en l'effleurant, de l'autre l'accorda avec le sourire intérieur de l'amant qui contemple sa bien-aimée.

Une mélodie monta doucement, des vagues de notes cristallines s'élevèrent et s'évanouirent comme le flux et le reflux des flots sur la berge. Alors qu'on était en automne, un vent tiède se mit à souffler dans la salle. Il embauma le lieu du parfum des cerisiers en fleur. Les visages de la noble assemblée rayonnèrent d'une joie paisible. Les musiciens présents reconnurent le mode Kiao, celui du printemps. La musique s'accéléra soudain et prit la tonalité Tche. Un vent chaud fit retentir sous les poutres le chant des grillons, les pouls battirent la chamade, les corps bouillonnèrent de vie. Les dignitaires perdirent toute contenance, dodelinant de la tête et se balançant en cadence, irrésistiblement entraînés par le rythme. Certains se levèrent et se mirent à danser. La musique ralentit et s'appuya sur le ton You. Un vent glacial glissa sa complainte entre les colonnes de marbre. Des flocons de neige voltigèrent dans la salle et se mêlèrent aux larmes de la nostalgie sur les visages de la noble assemblée.

La cithare égrena ses dernières notes qui résonnèrent longtemps sous la charpente. Puis elles se fondirent peu à peu dans la vibration du silence, devenue alors étonnamment présente. Après un temps qui parut une éternité, la voix de l'empereur fit sortir l'assistance de son étrange engourdissement:

«Félicitations. Vous avez réussi là où tous ont échoué. Vous serez mon maître de musique. Dites-nous votre nom et d'où vous tenez le secret de votre art».

Le musicien errant esquissa un timide sourire et dit: «Mon nom est Peïwoh, Majesté. À mon humble avis, les autres ont échoué car ils voulaient faire entendre leurs propres musiques. Quant à moi, j'ai laissé la cithare chanter les thèmes de son choix. Et je serais incapable de dire si c'est Peïwoh qui joua de la cithare ou la cithare qui joua du Peïwoh. Grâce à cet instrument divin, je suis allé jusqu'au bout de mon rêve de musicien et je n'en ai plus besoin. C'était mon seul but en venant ici».

Il déposa la cithare au pied du trône et il franchit la grande porte laquée de rouge et d'or. Quand l'empereur sortit de sa stupéfaction, il donna des ordres pour qu'on rattrape le maître de musique qu'il s'était choisi. Mais la brume de l'automne avait englouti son ombre.

Extrait des Contes des sages taoïstes, de Pascal Fauliot, éditions du Seuil




dimanche 24 mai 2020

Un voyage initiatique

Voici l'histoire de Tin-Hinan, telle que nous la raconte Sylvie Lafuente Sampietro, avant de nous parler de Lilith. C'est la légende de la reine des Touaregs.
Elle nous conte un voyage initiatique sur le chemin de vie de Tin-Hinan. 





 Le périlleux voyage de Tin-Hinan


"Tin-Hinan est une femme célèbre dans toute la région du Tafilalet. Tous les habitants, de Ksar-Souk à Erfoud, célèbrent son intelligence et sa beauté. Ses connaissances et sa sagesse sont sans limites. On recherche sa présence et ses paroles qui apportent la paix, la justice et la modération en toutes choses.
Mais, à cette époque, une femme ne peut rivaliser avec les hommes. On le lui fait comprendre, discrètement d'abord, puis avec plus de force et, finalement, par des menaces et des injures...
Tin-Hinan ne peut plus rester dans sa ville natale : elle décide de partir et de ne s'arrêter que dans un pays où la femme serait l'égale de l'homme.
Avec sa fidèle servante, nommée Takamat, elle prépare son départ et achète trois chamelles : une pour elle, une autre pour sa servante et la dernière pour porter les vivres et le matériel. Puis, un beau matin, la petite caravane s'élance sur la piste du Sud.




Les deux femmes ont emporté de leur pays berbère de nombreuses charges de dattes et de miel. Le bois ne manque pas pour faire cuire la nourriture et l'eau coule encore en abondance dans les collines du hamada du Guir.
Elles arrivent, un beau jour, en vue de Béni-Abbès, mais les hommes du Grand Erg Occidental (étendue de sable et de dunes) sont très surpris de voir deux femmes qui circulent seules, et non voilées, sur les pistes du sud. Ils refusent de les accueillir.
Tin-Hinan comprend que ce n'est pas ici qu'elle s'arrêtera et elle reprend la route de l'oued Saoura qui doit les conduire à Adrar... Le voyage est pénible et, quand le soleil est haut dans le ciel, Tin-Hinan s'enroule dans son grand burnous noir, qui lui rappelle son Tafilalet, sa région natale, qu'elle a beaucoup de peine à oublier.

Alors, le soir, elle demande à sa servante de jouer de la flûte.
Il s'agit d'un modeste roseau percé de sept trous, appelé djouak, sur lequel Takamat joue tous les airs, tristes ou joyeux, qui ont bercé leur enfance et qui agissent comme un baume merveilleux sur le coeur douloureux de Tin-Hinan.
Plus tard, à Adrar, elles sont reçues avec des rires et des moqueries et les hommes les désignent du doigt en plaisantant sur leur passage.
A Aoulef, à Aïn-Salah, elles reçoivent le même accueil décevant : elles décident de continuer leur route vers le Sud...
Mais leurs provisions sont épuisées et personne ne veut leur vendre le moindre morceau de pain ou de viande ! Tant pis, elles finiront bien par trouver une bonne âme pour les aider...




Mais il est difficile de voyager le ventre vide... Vous ne pouvez plus réfléchir, vous ne pouvez plus penser. Le balancement régulier de la selle les plonge peu à peu dans un doux engourdissement. Alors, Tin-Hinan demande à Takamat de jouer de la flûte... mais les sons qu'elle émet sont si faibles qu'on dirait que son souffle s'épuise!
Elles se sont arrêtées au puits Hassi-el-Krenig, avant d'aborder les monts du Mouydir. Takamat se demande ce qu'elles vont manger ce soir... Elle va faire un grand tour dans le désert et elle a la chance de tomber sur des graines de drinn qui, réduites en farine, lui permettent de confectionner des galettes, puis elle ramasse des terefass, sortes de pommes de terre qui poussent au milieu des pierres et qui ont un goût de champignon. Voilà de quoi repartir!

Avec courage, elles commencent l'escalade de la montagne et arrivent à Arak, mais elles ne peuvent même pas entrer dans la ville : des jets de pierres les en dissuadent. Elles font donc demi-tour et se dirigent droit vers le Sud. Elles en sont réduites à manger des lézards des sables, égorgés et cuits sur la braise, puis des lézards des palmiers, ou dhobb, dont la chair, excellente, leur redonne un peu de force...
Cela fait plusieurs mois qu'elles ont quitté le Talafilalet et, maintenant, il n'y a plus rien dans la région, plus un brin d'herbe, plus un lézard : elle n'iront plus très loin...
Elles s'arrêtent et Takamat se met à pleurer : elles ne trouveront pas leur paradis terrestre; c'est certain, les hommes auront toujours la force pour eux...
Un vent très fort fait chanter les pierres qui les entourent... Alors Takamat sort sa flûte et joue ces airs qui leur donnent tant de joie... Les petites notes aiguës rebondissent comme des lutins sur les grosses roches de l'adrar N'Ahnet...
C'est alors qu'elles voient, venant de la vallée, un gros nuage compact comme une énorme boule grise avec le bruit d'un vent d'orage.... Un nuage de sauterelles ! Leurs ailes sèches étendues, elles volent droit sur Tin-Hinan. La nuée crève, une grêle d'insectes s'abat sur le sol. Alors, les deux femmes ramassent dans un sac les sauterelles vivantes, puis les plongent dans l'eau bouillante. Leur repas est tombé du ciel !
Mais cette manne ne dure pas longtemps et, rapidement, la famine menace, à nouveau... Devant elles, se dressent les hauts sommets de l'Atakur; les chamelles meurent l'une après l'autre. Takamat, accroupie sur le sol, n'a plus d'espoir : que vont-elles manger ce soir ?



Elle sort sa flûte et joue cet air si doux que lui chantait sa mère; de merveilleux souvenirs remontent à sa mémoire...
Soudain, elle aperçoit des fourmis qui défilent devant ses pieds et qui s'enfoncent dans une fourmilière en portant de petits grains ou de minuscules morceaux de brindilles. Alors, elle se met à genoux et, avec un bâton, ouvre la fourmilière... A l'intérieur, s'empilent plusieurs kilos de mil, péniblement ramassés par les laborieuses fourmis. Elle récupère le mil qui leur fournit la nourriture nécessaire pour atteindre le village d'Abalessa. C'est leur dernière chance !

Là, elles sont reçues comme des amies disparues depuis des années ou des parents revenus d'un long voyage...
Les hommes eux-mêmes leur portent la nourriture et s'engagent à les protéger.
Tin-Hinan décide de s'installer définitivement dans ce lieu, au milieu de ce peuple qui donne aux femmes la place qui leur est due !

Tin-Hinan est devenue, chez les Touaregs, un personnage très important car elle a su s'imposer par ses qualités de coeur et d'esprit.
Elle devint la reine des Touaregs et elle est considérée, encore de nos jours, comme l'ancêtre maternelle de toutes les tribus nobles."





Ce voyage va conduire Tin-Hinan vers la dépossession, le dépouillement et elle restera fidèle à ce qu'elle est, dans sa détermination à être libre.
Elle sera aidée par sa servante, et toutes les deux vont reconnecter avec l'harmonie du monde qui fait que tout ce dont nous avons besoin nous sera donné. En restant fidèle à elle-même, elle va sur le juste chemin pour elle.
Le retour à l'union avec la nature est aussi le grand thème de la dimension de Lilith.

lundi 18 mai 2020

Crise et créativité



Ressortir dans le monde procure des sensations qui sont souvent évoquées par ceux qui ont parlé des crises et des épreuves.
J'ai aussi constaté que cette période avait été propice à créer, sous bien des formes, en utilisant toutes les qualités du moment que procure la solitude, le retour à l'essentiel, la beauté sous toutes ses formes.

"Chacun de nous est appelé, probablement de nombreuses fois, à entamer une nouvelle vie. Un diagnostic effrayant, un mariage, un déménagement, la perte d'un travail, d'un membre de la famille ou de quelqu'un d'autre que l'on aime, un diplôme, la venue d'un nouvel enfant : il est impossible d'imaginer au départ comment tout cela sera possible. Pour finir, ce qui fait tout aller de l'avant, ce sont le flux et le reflux souterrains liés au fait d'être en vie parmi les vivants. 
Dans les pires périodes de ma propre existence, je suis sortie du monde terne du désespoir  en me forçant à bien regarder, pendant longtemps, une seule chose magnifique : l'éclat d'un géranium rouge devant la fenêtre de ma chambre. Et puis une autre : ma fille dans une robe jaune. Et une autre encore : le contour parfait d'une sphère sombre et pleine, derrière le croissant de lune. Jusqu'à ce que j'apprenne à aimer à nouveau ma vie. Comme la victime d'une attaque réentraîne de nouvelles parties de son cerveau pour retrouver des capacités perdues, je me suis enseigné la joie, encore et encore." Barbara Kingslover

"Toute épreuve décape et dépouille. [...] Elle fait toucher à des dimensions insoupçonnées, elle permet d'acquérir ou de développer des qualités et des vertus telles que le courage, la patience, la force,  l'endurance, la bienveillance et l'humilité." ''
Jaqueline Kelen




Le courage est beaucoup cité ces temps-ci. Souvent comme réponse à la peur. Lorsqu'on apprend à ne pas se recroqueviller dans la peur, on peut découvrir la joie d'être vivant.

"En dédaignant les douceurs terrestres, l'homme se rapetisse lui-même. [...] mais s'il perçoit et savoure les réalités subtiles en toute expérience d'amour et de beauté, il devient un vivant, insoucieux de la mort et du temps,  désireux seulement de faire de son existence brève un cantique de joie et de reconnaissance." Jacqueline Kelen

"Au fond, il n'y a rien d'autre que la vie, qui se manifeste de mille façons impénétrables. Vivre, être vivant, c'est participer au mystère." Walt Whitman

J'ai retrouvé aussi l'idée que la souffrance, la difficulté de se retrouver isolé, ne pouvait que nous inciter à créer.

"Pourquoi créer, si ce n'est pour donner un sens à la souffrance ?" Camus

"Le talent n'existe pas. A l'origine de toute démarche artistique, il n'y a que le désir, ce besoin profond d'exprimer une souffrance. Autour de nous, le monde est résistant, dur, mystérieux. Vous vous cognez tellement aux choses et aux gens que pour sortir de ce malaise, vous ne pouvez faire autrement que de créer." Maria Joao Pires




Et enfin la possibilité pour celui qui crée de trouver la joie, dans ce moment de retour à soi-même.

"Cette grande force de joie et de vie sans laquelle l'artiste n'est rien." Camus

"Le remède à tous les maux de la vie se cache dans les profondeurs de la vie elle-même, dont l’accès nous est rendu possible lorsque nous sommes seuls. Cette solitude est un monde en soi, plein de merveilles  et de trésors dont nous ne soupçonnions pas l’existence. Ce monde est absurdement proche et pourtant si incroyablement distant." (Rabindranath Tagore) 

Laissons le mot de la fin à Jung, avec les bienfaits que nous procure la découverte de cette grande vérité de la solitude.

"Une grande vérité crée dans celui qui la distingue un sentiment général de détente et d'épanouissement." Jung