lundi 18 avril 2022

Force ou souplesse

Ne pas utiliser la force est un des grands principes des arts martiaux. Voici une histoire qui raconte comment un maître s'est converti :



Le cœur de saule

Le médecin Shirobei Akyama était parti en Chine pour étudier la médecine, l'acupuncture et quelques prise de Shuai-Chiao, la lutte chinoise.
De retour au Japon, il s'installe près de Nagasaki et se met à enseigner ce qu'il avait appris. Pour lutter contre la maladie, il emploie de puissants remèdes. Dans sa pratique de la lutte il utilise beaucoup sa force. Mais devant une maladie délicate ou trop forte, ses remèdes sont sans effets. Contre un adversaire trop puissant, ses techniques restent inefficaces. Un à un ses élèves l'abandonnent. Shirobei, découragé, remet en question les principes de sa méthode. Pour y voir plus clair, il décide de se retirer dans un petit temple et de s'imposer une méditation de cent jours. 
Pendant ses heures de méditation, il bute contre la même question, sans pouvoir y répondre :"Opposer la force à la force n'est pas une solution car la force est battue par une force plus forte. Alors, comment faire ?"
Or un matin, dans le jardin du temple où il se promène, alors qu'il neige, il reçoit enfin la réponse tant attendue : après avoir entendu les craquement d'une branche de cerisier qui cassa net sous le poids de la neige, il aperçoit un saule au bord de la rivière. Les branches souples du saule ploient sous la neige jusqu'à ce qu'elles se libèrent de leur fardeau. Elles reprennent alors leur place, intactes.
Cette vision illumine Shirobei. Il redécouvre les grands principes du Tao. Les sentences de Lao-Tseu lui reviennent en tête :

Qui se plie sera redressé
Qui s'incline restera entier

Rien n'est plus souple que l'eau
Mais pour vaincre le dur et le rigide
Rien ne la surpasse

La rigidité conduit à la mort
La souplesse conduit à la vie 

le médecin de Nagasaki réforme complètement son enseignement qui prend alors le nom de Yoshinryu, l'école du cœur de saule, l'art de la souplesse, qu'il apprendra à de nombreux élèves."



Dans le même esprit, voici une énigme de Wang Chung Yueh :

"Lorsqu'un vieillard  déplace un poids énorme ou résiste avec succès à plusieurs jeunes gens, ce n'est évidemment pas une affaire de force; et comment cela peut-il se faire grâce à la rapidité ?"




Intéressante remarque qui donne à réfléchir. 
L'histoire du cœur de saule a son pendant en France avec la fable du chêne et du roseau de La Fontaine.
Comme quoi, nous avons là un principe universel qui mériterait d'être rappelé !



lundi 11 avril 2022

Lion tout puissant

 


Une fable sur le pouvoir et et l'entourage du pouvoir : nous sommes dans l'actualité.  Avec une morale toujours valable pour les souverains d'aujourd'hui.



La Cour du Lion


Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître
De quelles nations le Ciel l'avait fait maître.
Il manda donc par députés
Ses vassaux de toute nature,
Envoyant de tous les côtés
Une circulaire écriture,
Avec son sceau. L'écrit portait
Qu'un mois durant le Roi tiendrait
Cour plénière, dont l'ouverture
Devait être un fort grand festin,
Suivi des tours de Fagotin.
Par ce trait de magnificence
Le Prince à ses sujets étalait sa puissance.
En son Louvre il les invita.
Quel Louvre ! Un vrai charnier, dont l'odeur se porta
D'abord au nez des gens. L'Ours boucha sa narine :
Il se fût bien passé de faire cette mine,
Sa grimace déplut. Le Monarque irrité
L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.
Le Singe approuva fort cette sévérité,
Et flatteur excessif il loua la colère
Et la griffe du Prince, et l'antre, et cette odeur :
Il n'était ambre, il n'était fleur,
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
Eut un mauvais succès, et fut encore punie.
Ce Monseigneur du Lion-là
Fut parent de Caligula.
Le Renard étant proche : Or çà, lui dit le Sire,
Que sens-tu ? Dis-le-moi : parle sans déguiser.
L'autre aussitôt de s'excuser,
Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire
Sans odorat ; bref, il s'en tire.
Ceci vous sert d'enseignement :
Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.

Jean de La Fontaine. Livre VII



mardi 5 avril 2022

Fin de Rimbaud


 Je reviens sur le livre de Sylvian Tesson : Un été avec Rimbaud. Voici sa conclusion qui résume la vie du poète mais aussi un peu la nôtre :

"Les soirs de tristesse, je vous donne l'amical conseil de penser à Rimbaud qui ne sut pas sa chance de pouvoir marcher debout. Oui, Arthur, tu aurais dû emporter Les contemplations de Hugo avec toi à Aden. Elles existaient. Le vieux génie à barbe blanche dont tu te moquais un peu quand tu n'étais pas sérieux et que tu avais dix-sept ans - et que tu le trouvais trop cabochard - l'avait compris avant toi. La vie est terrible, elle passe, on la croit longue. Un jour on regrettera de ne pas l'avoir davantage aimée.


Hugo :

Tout vient et passe; on est en deuil, on est en fête;

On arrive, on recule, on lutte avec effort ...-

Puis, le vaste et profond silence de la mort !

Toi, tu as choisi d'aller vite, tu as fait la météorite. Tu n'aurais pas dû manquer si désinvoltement ton unique matinée de printemps ! Et à présent tu vas mourir, et tu écris à ta sœur : "J'irai sous la terre et toi, tu marcheras sous le soleil !"( 4 octobre 1891, lettre d'Isabelle à sa mère). 

L'enfer, Arthur, c'est de laisser passer sa saison.

Les illuminations, c'est quand on l'a compris. 

"Trop tard", dit la vie en souriant.


dimanche 27 mars 2022

Le temps passe...

 


Le temps qui passe ... L'émerveillement au retour du printemps, l'automne et ses jours qui ressemblent à une fin mais annoncent déjà le futur renouveau... Voici donc deux textes sur le temps qui passe et n'en finit pas de nous émerveiller.


"Chaque année, un jour de printemps, en pénétrant dans le jardin, je ressens le même choc, la même stupéfaction.

Chaque année, c’est le même émerveillement devant les bourgeons qui éclatent et commencent à éclore ; devant les débuts de feuilles, cette dentelle verte qui décore les branches et tremble sous la brise.

Une fois encore, les jours vont s’allonger ; la lumière et la chaleur revenir. Les feuilles se former, puis les fleurs et les graines. Animaux et végétaux vont exploser de vie et de croissance.

Indifférente aux affaires des hommes, la grande machine de l’univers continue de tourner, inexorable.

Plus que l’océan et les tempêtes, plus que la montagne et ses glaciers, plus que la voûte céleste et ses galaxies, c’est ce petit frisson vert, qui parcourt les arbres et vous surprend un matin de printemps, qui me donne, avec la force de l’évidence, l’impression d’assister au spectacle grandiose qui, depuis quelque douze milliards d’années, agite la grande scène de l’univers."

François Jacob. La souris, la mouche et l’homme.

"Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées.
Demain viendra l’orage, et le soir, et la nuit ;
Puis l’aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s’enfuit !

Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d’argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S’iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu’il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde, immense et radieux !" 

Victor Hugo. Les Feuilles d'Automne.



lundi 21 mars 2022

Images de Rimbaud


 Dans "Un été avec Rimbaud, Sylvain Tesson explore les images qui surgissent des poèmes de Rimbaud. Ces deux-là s'entendent merveilleusement et la lecture est réjouissante.

En voici quelques extraits :

"Que buvais-je, à genoux dans cette bruyère

Entourée de tendres bois de noisetiers

Dans un brouillard d'après-midi tiède et vert ?" (Délires II, Une saison en enfer)

Je ferme les yeux et je vois un chevalier préraphaélite encore intact avant l'orgie.

"Que leurs forces soient en paix 

en attendant le bain dans la mer à midi."  (Délires II, Une saison en enfer)

Je vois des spartiates d'acier plantés dans un soleil de marbre.

"Ah l'enfance, l'herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le clair de lune quand le clocher sonnait douze..."

(Nuit de l'enfer, Une saison en enfer)

Je vois de gros enfants de Renoir qui croient vainement à l'éternité de leur âge d'or joufflu.

"Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie." (Adieu, Une saison en enfer)

Là c'est le bleu baroque d'un grand peintre du Siècle espagnol dans un musée très vide.

"Sur la pente du talus les anges tournent leur robe de laine dans les herbages d'acier et d'émeraude.

Des prés de flammes bondissent jusqu'au sommet du mamelon." (Mystique, Illuminations)

Là, la sainte vision d'une petite bergère de Lourdes tourmentée dans sa grotte par ses hormones, c'est-à-dire par le Christ.



"L'œil écoute" : cette expression de Paul Claudel décrit la lecture des vers de Rimbaud, poèmes de la vision. Le monde du poète existe parce que Rimbaud le voit. Non seulement l'œil écoute, mais il crée ce qu'il regarde. Le réel émane de sa représentation, vieille intuition gnostique.

Par effet opposé, le poète ferme les yeux et tout s'éteint. les paupières servent à tirer le rideau sur l'horreur du monde. Pour preuve, ces quelques vers de Rêvé pour l'hiver :

Tu fermeras l'œil pour ne point voir, par la glace,

Grimacer les ombres des soirs,

Ces monstruosités hargneuses, populace

De démons noirs et de loups noirs.

D'autres fois, à l'inverse, on ferme les yeux pour faire jaillir les images. "Quand on voyage, on devrait fermer les yeux", savait Blaise Cendrars (Prose du Transsibérien). La paupière, petit écran de chair, reçoit alors la projection du cinéma intérieur. 



lundi 14 mars 2022

Libération

 Un conte du livre des chemins de Henri Gougaud, voilà ce que je vous propose aujourd'hui.

Un joli conte, léger et plein d'amour.


L'oiseau de Junayid

On raconte qu'un jour, un ami de passage offrit un bel oiseau au sage Junayid. Le saint homme le prit tout doux contre son cœur, caressa un moment ses ailes, puis les baisa, ouvrit les mains, et le rendit au vaste ciel. L'ami s'en étonna. Il demanda :

_ Pourquoi ?

Junayid répondit : 

_ Il m'a dit à l'oreille : "Ne trahis pas l'amour que tu ressens pour moi. S'il te plait, Junayid, pas de cage entre nous." Quand il s'en est allé (ne l'as-tu pas entendu ?) son cri de joie m'a remué jusqu'au plus secret de mon âme. Tu m'as offert, plus qu'un oiseau, la bénédiction d'un oiseau."

On dit que l'envolé s'en revint chaque jour pour rendre visite au saint homme. Le matin, il le réveillait, perché au bord de sa fenêtre. Le soir, il mangeait avec lui. Ce fut ainsi longtemps, puis Junayid mourut. Alors l'oiseau s'en vint nicher dans le creux de sa main ouverte, se coucha et mourut aussi.

A quelque temps de là, un disciple rêva de son maître défunt. En songe ils parlèrent un moment. 

Junayid lui dit, à la fin :

_ Nous nous voyons souvent (il parlait de l'oiseau), nous conversons ensemble, mais entre nous demeure un point de désaccord. 

_ Vous m'étonnez. Lequel ? lui demanda l'ami. 

_ Celui-ci : De lui ou de moi, qui a vraiment libéré l'autre ?



"L'attention créatrice consiste à faire réellement attention à ce qui n'existe pas." Simone Weil

mardi 8 mars 2022

Petites phrases d'Edgar Morin


 

Elles sont extraites de son livre : Leçons d'un siècle de vie et nous incitent à réfléchir, sur notre monde et sur nous-mêmes.

En voici quelques-unes :

Vivre est naviguer dans un océan d'incertitudes en se ravitaillant dans des îles de certitudes.

Attends-toi à l'inattendu.

Aucun acquis historique n'est irréversible. 

Quand l'immédiat dévore, l'esprit dérive.

Le principe de précaution n'a de sens qu'associé à un principe de risque, indispensable à l'action et à l'innovation.

Pour bien vieillir, il faut garder en soi les curiosités de l'enfance, les aspirations de l'adolescence, les responsabilités de l'adulte, et dans le vieillissement essayer d'extraire l'expérience des âges précédents.

La réalité se cache derrière nos réalités.