dimanche 23 août 2015

L'arbre et la pirogue

Pour rester dans les voyages, voici à méditer le mythe de l'arbre et de la pirogue, mythe mélanésien : 




Tout homme est tiraillé entre deux besoins, le besoin de la Pirogue,
c’est-à-dire du voyage, de l’arrachement à soi-même, et le besoin de l’Arbre,
c’est à dire de l’enracinement, de l’identité,
et les hommes errent constamment entre ces deux besoins en cédant tantôt à l’un, tantôt à l’autre ;
jusqu’au jour où ils comprennent que c’est avec l’Arbre qu’on fabrique la Pirogue.


Mythe mélanésien de l’île du Vanuatu




C'est aussi un clin d’œil à celle qui me l'a fait découvrir et qui se reconnaîtra sûrement si elle lit ces lignes : merci pour ce cadeau et pour tout le reste...


Crédit photo : soobhanallah.unblog.fr

dimanche 16 août 2015

Le voyage



Les voyages sont toujours perturbants, qu'ils nous conduisent dans un pays lointain, qu'ils soient philosophiques, oniriques, méditatifs ou que sais-je encore ? Le voyage nous fait sortir de nos habitudes, de nos certitudes et de nos désirs habituels. Il nous faut redevenir ouverts à ce qui nous est proposé, sous peine de ne pouvoir aller jusqu'au bout.
"Les voyages changent le regard que nous portons sur nous-mêmes et sur notre vie." dit Frédéric Lenoir dans L'oracle della Luna.



De retour d'un voyage en Corée, je ne peux que mesurer la justesse de ces paroles.
J'ai retrouvé également ces quelques mots de Paulo Coelho dans Le pélerin de Compostelle qui disent, eux aussi, la transformation qu'opère le voyage :
"Lorsque tu voyages, tu fais une expérience très pratique de l’acte de renaissance. Tu te trouves devant des situations complètement nouvelles, le jour passe plus lentement et, la plupart du temps, tu ne comprends pas la langue que parlent les gens. Exactement comme un enfant qui vient de sortir du ventre de sa mère. Dans ces conditions, tu te mets à accorder beaucoup plus d’importance à ce qui t’entoure parce que ta survie en dépend. Tu deviens plus accessible aux gens car ils pourront t’aider dans des situations difficiles. Et tu reçois la moindre faveur des Dieux avec une grande allégresse, comme s’il s’agissait d’un épisode dont on doit se souvenir sa vie restante."



Mais aussi, comment ne pas approuver Lao Tseu qui nous dit :
"Plus on voyage loin, moins on se connaît."

Merveilleux voyages vers nous-mêmes !







dimanche 19 juillet 2015

La lune blanche et l'attention



La dernière émission des Racines du ciel avec Fabrice Midal où il évoquait son livre : "Comment la philosophie peut nous sauver : 22 méditations décisives", m'a incitée à relire ce qu'il dit à propos de l'attention.
Ses propos sont très intéressants, d'autant plus que le manque d'attention est un des gros problèmes de notre société. En voici quelques extraits, qui m'ont interpellée.
Il nous parle de notre rapport au temps :
"Nous croyons que le rapport au temps que nous devrions avoir est de l'ordre d'une maîtrise. Il faudrait le gérer au mieux grâce à un "emploi du temps" efficace. Il faudrait s'activer toujours plus rapidement pour ne pas "perdre son temps". Or nous nous trompons. Cette course en avant nous ferme à un rapport réel au temps ainsi qu'à nous-mêmes. Le temps, comme ce moment qui vient à nous maintenant, doit être habité. Voilà la grande leçon de l'attention."




Il cite également Simone Weil, ses mots sont très forts :

"Il y a quelque chose dans notre âme qui répugne à la véritable attention beaucoup plus violemment que la chair ne répugne à la fatigue. Ce quelque chose est beaucoup plus proche du mal que de la chair. C'est pourquoi, toutes les fois qu'on fait vraiment attention, on détruit du mal en nous."

Donc ce n'est pas chose aisée que l'attention. Mais, nous dit encore Simone Weil : " L'attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité."

Faire attention, c'est pouvoir guérir le monde, complète Fabrice Midal.
Voilà de quoi nous donner à réexaminer cette question de l'attention ! Et les pages de Fabrice Midal à ce sujet sont très éclairantes.



L'émission se terminait sur les vers de Verlaine avec cette même attention au temps présent portée par la poésie :

"Rêvons, c'est l'heure.

Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l'astre irise

C'est l'heure exquise."



Les oeuvres de Fabienne Verdier illustrent cet article.


Je vous souhaite un très bel été et espère vous retrouver en septembre avec de nouvelles idées, de nouveaux textes et de nouvelles activités que nous nous réjouissons de vous présenter.

dimanche 5 juillet 2015

La musique de l'amour

Pour fêter les vacances, les voyages et le repos, voici un conte venu d'Amérique, raconté par Henri Gougaud. Il nous parle du chant d'amour de la flûte : de quoi nous faire rêver par les longues journées d'été !



Le chant des flûtes

En ce temps-là les hommes blancs étaient encore sur leurs terres, au-delà des mers. En ce temps-là, les ancêtres des vieux pères peuplaient la grande prairie. Ils jouaient des sonnailles, de la corne de buffle et du tambour, aux fêtes des saisons. Ils ne connaissaient pas la flûte à bec d'oiseau.
C'était en ce temps-là que vivait le jeune homme qui inventa le langage d'amour.

Un jour, il s'en alla chasser dans la forêt. Il suivit un cerf sous le couvert des arbres. Il était bon chasseur, il avait un bel arc, des flèches aux pointes de pierre noire, mais l'animal resta sans cesse hors de portée. Trois fois il s'arrêta pour brouter du feuillage, trois fois il reprit sa course bondissante avant que le garçon ait eu le temps d'ajuster son tir. Ainsi au long du jour ils s'enfoncèrent ensemble jusqu'au cœur de la forêt, où personne n'était encore allé. Comme la nuit venait, la bête disparut. Le jeune homme voulut retourner au village, mais il était perdu. Il s'assit sous un arbre, dîna de viande sèche, puis s'enroula dans une couverture et se coucha dans l'herbe.

Il ne put dormir. De l'ombre lui venaient de longs hululements, des cris d'animaux invisibles, des grincements de branches, des menaces lointaines. Longtemps il écouta, respirant à peine. Il entendit soudain, parmi ces mille bruits nocturnes, une plainte hésitante. Le vent se leva. la vague musique se gonfla de désir, d'espoir, de joie timide. Il l'écouta encore. Il se dit que c'était peut-être un chant de fantôme amoureux. Le sommeil l'envahit. Alors il rêva qu'un pivert à crête rouge apparaissait dans la lumière de la lune, chantait au-dessus de sa tête à voix mélancolique et lui disait enfin : "Viens, je vais te l'apprendre."





Quand il se réveilla, le soleil était haut. A peine avait-il ouvert les yeux qu'il aperçut sur une branche le pivert de son rêve. L'oiseau le regarda, s'envola tout à coup, se posa sur un buisson, revint comme pour inviter le garçon à le suivre. Il se laissa conduire. Il entendit au loin la plainte douce entre les arbres. Il se mit à courir vers elle. Il arriva bientôt dans une clairière où était un cèdre solitaire. Le pivert était là, rouge dans le feuillage. La brise s'était tue, le chant aussi. Alors l'oiseau se mit à cogner du bec contre une branche creuse et cela fit, dans le silence, un bruit de petit tambour vif. Le vent revint sur les verdures et avec lui le chant, tout proche. Il était là, dans l'arbre. Le garçon s'approcha. Il découvrit alors que la musique sortait de la branche creuse que le pivert martelait. Il découvrit aussi que seul le souffle de la brise lui donnait force et vie; il examina le bout de bois. Il était plein de trous. Il le prit et s'en alla. Il retrouva sans peine le chemin du village.

Dès qu'il fut revenu parmi les siens, il s'assit devant sa tente et voulut à nouveau entendre la musique.
Il souffla dans la branche. Aucun son n'en sortit. Il resta longtemps passif, puis se dressa et s'en alla seul, sans rien dire à personne. A la nuit il grimpa parmi les rocs jusqu'à la cime d'une colline et là pria l'Esprit de lui envoyer un songe. Il attendit trois jours sans manger ni boire, espérant une vision qui lui dirait comment faire chanter la branche. A la quatrième nuit, quand la lune se leva, l'oiseau à crête rouge apparut devant lui :
_ Regarde, lui dit-il.
Le garçon regarda.
Au matin il s'en alla couper une branche de cèdre. Il y creusa un trou droit, tout du long, avec soin et patience. Enfin il la sculpta en forme de long cou avec, la tête de l'oiseau et son bec grand ouvert.
Il teinta sa crête de rouge, puis il alluma un feu de sauge. Au-dessus de ce feu il parfuma son oeuvre. A nouveau il pria. Puis il posa ses doigts sur les trous de la flûte, il souffla doucement, et le chant s'éleva, si beau que les bêtes et le vent, tout à coup apaisé, autour de lui l'écoutèrent.




Il revint au village. Sous un arbre au bord de la rivière il se mit à jouer. La fille aînée du chef dînait dans sa tente. Elle était orgueilleuse et belle. Beaucoup de jeunes hommes avaient tenté de lui plaire. Elle les avait chassés, d'un geste, en riant d'eux. Quand elle entendit le chant de la flûte, elle sortit devant sa porte. Sa tête lui dit : "Reste-là." Ses pieds lui dirent : "Va, ma fille." Elle s'en fut vers la rivière. Sa tête lui dit : "Doucement." Ses pieds lui dirent : "Vite, vite." Avant qu'elle ait compris comment, elle était devant le garçon. Sa tête lui dit "Tais-toi !". Son cœur  lui dit : "Parle, ma fille." Elle parla. Elle dit :
_ Je t'aime.




Les hommes étaient timides en ce temps-là. Ils ne savaient comment rendre les filles amoureuses. Depuis, ils savent. Quand vient la bien-aimée au bord de la rivière, ils jouent de la flûte à bec d'oiseau, et leur chant dit pour eux leur lumière secrète.



dimanche 28 juin 2015

Harmonie avec l'univers



Je vous propose aujourd'hui deux textes taoïstes dans lesquels nous voyons à l'oeuvre la recherche de l'harmonie de l'homme avec la nature et l'univers.
Ce principe très important pour les philosophies chinoises tire son origine du Yi-king (le livre des changements) qui propose également de déterminer le temps opportun dans lequel une action doit se réaliser.




Voici d'abord un extrait du Huainan Zi, il s'agit du début intitulé " De la chaîne originelle" :

"Par son mutisme paisible, le gouvernement de la Suprême clarté rend le peuple harmonieusement conforme au ciel. D'un caractère authentique, simple et brut, il protège la sérénité de l'agitation et les déductions de la fausseté. Lorsqu'il s'applique à l'intérieur, il est uni au Dao, lorsqu'il s'étend à l'extérieur, il est en accord avec la justice. Quand il impulse un mouvement, il se réalise avec élégance, quand il décide d'agir, c'est à l'avantage des êtres. Sa parole concise est conforme aux principes, ses actes sans apprêt suivent les dispositions foncières des êtres. Son cœur insouciant est sans tromperie, ses affaires sont traitées simplement, sans fioritures. C'est pourquoi il ne choisit ni les moments ni les jours, il ne devine l'avenir au moyen de l'achillée et de la tortue. Il ne délibère point sur le commencement d'une entreprise, pas plus qu'il n'envisage son terme. Lorsque tout est paisible, il s'arrête, lorsque tout déferle, il agit. Il fait communiquer son corps avec le ciel et la terre, rend ses essences semblables au yin et au yang, et harmonieusement, ne fait qu'un avec les quatre saisons. Plus lumineux et éclatant que le soleil et la lune, il se comporte comme mâle et femelle avec ceux qui créent et transforment."






Un deuxième texte de Tchouang Tseu complète cette idée de l'harmonie, de l'adaptation et de l'unité :

"La mort et la vie, l'existence et la non-existence,
Le succès et l'échec, l'aisance et la pauvreté,
La vertu et le vice, la sagesse et l'ignorance,
La louange et le blâme, la soif et la faim,
Le chaud et le froid, se suivent,
se transforment sans cesse et forment le destin.
De même, jours et nuits se succèdent
Sans qu'on puisse savoir depuis quand.
Mais tous ces événements ne doivent perturber
Ni le corps ni l'esprit :
Il suffit jour après jour de garder son calme,
De vivre en paix avec les autres,
De s'adapter aux circonstances et, ainsi,
De développer ses dons naturels."



Terminons enfin avec Marc-Aurèle, qui nous incite lui aussi à l'harmonie avec la nature :

"Un instrument, un outil, un ustensile quelconque, s'il se prête à l'usage pour lequel il a été fabriqué, est de bon emploi et cela bien que le fabricateur soit alors absent. Mais s'il s'agit de choses qu'assembla la nature, la force qui les a fabriquées est en eux et y demeure. Voilà pourquoi il faut l'en révérer davantage et penser que, si tu te conduis et si tu te diriges selon son bon vouloir, tout en toi sera selon l'intelligence. Il en est de même pour le Tout, tout ce qu'il fait est conforme à l'intelligence."


dimanche 21 juin 2015

Les étoiles, un soir de juin



Une belle soirée nous attendait vendredi soir, en Chartreuse.
Bien  installés dans l'herbe, nous avons attendu l'arrivée de la nuit tout en pique-niquant tranquillement. Le soleil disparu, le ciel du couchant encore teinté de rose, nous avons repéré la lune et son clair de terre, magnifique au-dessus de l'horizon et tellement belle à travers les jumelles !
Et petit à petit, tandis que la nuit arrivait, les étoiles nous sont apparues. D'abord les planètes : Vénus si brillante et Jupiter, toutes deux dans le Lion. Et puis, de l'autre côté du ciel, Saturne s'est découverte dans le Scorpion. En nous laissant un doute au commencement : quand les étoiles sont isolées, pas facile de les reconnaître. Mais les constellations se sont montrées, de plus en plus nombreuses et nous avons pu nommer les étoiles en les repérant au-dessus de nous. Cette découverte progressive permet de les admirer une à une, en les découvrant petit à petit, avant que le ciel ne nous apparaisse couvert d'étoiles plus difficiles à distinguer les unes des autres.


Carte astrologique du ciel à 22h00 (le Soleil est sous l'horizon, la Lune, Jupiter et Vénus en Lion, Saturne en Scorpion bien visibles) 

Les apprentis astronomes comme les apprentis astrologues ont été comblés par cette observation guidée par Sylvie Lafuente Sampietro. Et les moments de silence montraient combien chacun était émerveillé par le spectacle offert. Le retour nous a ramenés progressivement à la lumière de la civilisation, avec l'impression d'être une belle communauté d'êtres humains ayant ensemble partagé la beauté de l'univers.

Et pour ceux d'entre vous qui n'ont pas eu la chance d'en être, voici un poème de John Milton qui retrace la création à la manière d'un poète... 



D'abord dans son orient se montra le glorieux flambeau,
Régent du jour; il investit tout l'horizon
De rayons étincelants, joyeux de courir
Vers son occident sur le grand chemin du ciel: le
Pâle crépuscule, et les Pléiades formaient des danses devant lui,
Répandant une bénigne influence. Moins éclatante,
Mais à l'opposite, Sur le même niveau dans l'ouest, la lune était suspendue ;
Miroir du soleil, elle en emprunte la lumière sur sa pleine face ;
Dans cet aspect, elle n'avait besoin
D'aucune autre lumière, et elle garda cette distance
Jusqu'à la nuit; alors elle brilla à son tour dans l'orient,
Sa révolution étant accomplie sur le grand axe des cieux: elle régna
Dans son divisible empire avec mille plus petites lumières,
Avec mille et mille étoiles ! elles apparurent alors
Semant de paillettes l'hémisphère qu'ornaient, pour la première fois,
Leurs luminaires radieux qui se couchèrent et se levèrent.
Le joyeux soir et le joyeux matin couronnèrent le quatrième jour.
   
John Milton, Paradis Perdu, chant VII





dimanche 14 juin 2015

Simple sagesse



Voici une histoire de sages. Deux à la fois, qui se mesurent et le résultat est bien sûr, à la hauteur de nos espérances.
Elle est contée par Jean-Claude Carrière dans "Le cercle des menteurs".




La nouvelle sagesse

Un sage, âgé de quatre-vingts ans, vivait dans la Chine du Nord. Il était le plus célèbre commentateur de la parole de Confucius et sa réputation s'élevait au-dessus de celle des autres sages. A une certaine période, on entendit soudain une rumeur, qui montait du Sud, selon laquelle un homme encore plus sage, encore plus profond, venait d'apparaître. Le vieux sage du Nord, trouvant cette idée intolérable, décida de se mettre en route pour vérifier la chose par lui-même.
Le chemin fut hasardeux et pénible. Après des mois d'efforts, il parvint enfin auprès du nouveau maître, il se présenta, et les deux hommes décidèrent de confronter leurs doctrines, pour décider laquelle leur paraissait la plus profonde.
Le vieil homme commença. Il lui fallut plusieurs heures pour exposer, avec calme et intelligence, les points principaux de son système. Quand il eut terminé, il demanda à l'homme du Sud, un bouddhiste de l'école appelée Zen, de faire connaître ses propres idées.
Le maître zen dit simplement ceci :
_ Eviter de faire le mal et faire le plus de bien possible.
Le vieux maître, en entendant ces mots, rougit et s'enflamma de colère.
_ Comment ! s'écria-t-il. A mon âge, j'ai affronté tous les dangers d'une longue route ! Je t'ai dit pourquoi je venais ! Je t'ai longuement exposé ma doctrine ! Je ne t'ai rien caché ! Et tu me donnes en échange une maxime insignifiante que tout enfant de trois ans connaît par cœur ! Est-ce que tu te moques de moi ?
Le maître zen lui répondit :
_ Non, je ne me moque pas de toi. Mais s'il est vrai que tout enfant de trois ans connaît par cœur cette maxime, cependant un homme de quatre-vingts ans est encore incapable d'y conformer sa vie.