dimanche 18 août 2013

La musique des contes

Un beau conte est comme une belle musique : il nous emporte et nous laisse émerveillés. Voici donc un conte qui parle de musique : l'émerveillement en sera-t-il doublé ?
Je l'espère. Il est raconté par Henri Gougaud dans "L'arbre d'amour et de sagesse".





La musique du cœur du monde

Il était trois sœurs, belles, pauvres. Elles travaillaient nuit et jour. Il était un roi nuit et jour inquiet. Dès le soir venu, il allait en ville, déguisé en gueux, il écoutait les gens dire parfois du bien, parfois du mal de lui. Or un soir il vint à passer dans la maison des sœurs  laborieuses. Par un soupirail il vit leur chandelle, entendit leurs voix monter dans l'air doux. Il tendit l'oreille.
_ Moi, dit l'aînée, si le roi voulait me prendre pour femme, je l'aimerais tant que pour lui je tisserais un tapis plus grand que les mers du monde.
_ Moi, disait la deuxième, je ferais pour lui un abri de toile assez souple et grand pour envelopper une armée entière.
_ Si le roi voulait me prendre pour femme, disait la troisième, je lui donnerais deux enfants parfaits. L'un serait un garçon. il aurait au front un croissant de lune. L'autre serait fille et sa chevelure serait comme un ciel étoilé.
Ces paroles émurent grandement le roi. A l'aube il revint rêveur au palais. Il fit appeler l'aînée des trois sœurs.
_ Saurais-tu tisser ce tapis superbe ?
_ Sire, assurément.
Le roi l'épousa, puis lui rappela la promesse faite. Elle répondit :
_ Sire, je suis reine, et point tisserande. Moi, tordre le fil ? Demandez à d'autres.
Le roi la chassa.
_ Servante des cuisines, voilà désormais ce que tu seras.
Il fit appeler la deuxième fille.
_ Feras-tu pour moi cet abri de toile ?
_ Sire, assurément.
Le roi l'épousa. Dès le soir de ses noces il lui dit :
_ J'attends.
Elle lui répondit, ivre de parfums, d'ors et de musique :
_ Je suis riche et belle. Plus jamais, seigneur, je n'abîmerai mes mains à l'ouvrage. J'ai travaillé dur, je veux vivre doux.
Le roi dépité l'envoya rejoindre sa sœur aux fourneaux. Il fit devant lui venir la cadette.
_ Me donneras-tu ces enfants étranges que tu m'as promis ?
_ Sire, si Dieu le veut.
Le roi la combla d'amour fort et tendre. Bientôt l'épousée fut grosse d'enfant. Ses sœurs en cuisine en furent si rogneuses que leur teint jaunit.




Vint la mise au monde. Le roi ce jour-là était à la chasse. Sa femme accoucha d'un fils au front orné d'un croissant de lune et d'une fille aux cheveux pareils au ciel étoilé. Ses sœurs aussitôt vinrent en visite. L'une avait un chien caché dans sa robe, et l'autre une chienne. Elles firent des mines à la jeune mère, la félicitèrent, baisèrent son front, mais dès qu'elle fut endormie, les bougresses jalouses prirent le fils au front lunaire et sa sœur la fille étoilée, mirent à leur place le chien et la chienne, bouclèrent les enfants dans un coffre de bois, et le dos courbé dans la nuit s'en furent les jeter au fleuve.

Au petit jour, le roi s'en revint de sa chasse lointaine. Il courut à la chambre où était son épouse. Dans les berceaux jumeaux, il découvrit les bêtes. Il en fut pris de rage. Il renversa le lit, fouetta sa pauvre femme, ordonna qu'elle soit enchaînée sur la place publique avec ses deux chiots, et qu'elle soit nourrie comme le sont les chiens.

Or, au bord de la mer, vivait un vieux avec sa vieille. Ils n'avaient pour tout bien qu'une chèvre au long poil qui s'en allait trottant, le matin, toute seule, et revenait le soir, le pis gonflé de lait. De ce lait les deux vieux faisaient quelques fromages. De fromage ils vivaient tous les soirs de leur vie. Il en fut ainsi jusqu'au jour où la chèvre revint sans lait dans sa mamelle. La vieille devant elle resta perplexe un long moment. Le lendemain, même misère. Les deux époux, inquiets, se regardèrent. Quand le surlendemain la chèvre s'en revint sèche autant que la veille, le vieux fit la grimace. Il pensa : "On nous vole." Dès le matin suivant, il la suivit de loin, parmi les dunes. Il la vit disparaître entre deux buissons bas. Il s'approcha. Il vit deux nourrissons qui tétaient goulûment aux tétins de sa bête. Au front de l'un brillait le croissant de lune et les cheveux de l'autre étaient tout étoilés. Le vieux prit dans ses bras le garçon et la fille.
Il les mena chez lui. La vieille, en les voyant, joignit les mains sous le menton.
_ Ils seront nos enfants, dit-elle, toute heureuse.

Une nouvelle vie commença. Ces deux enfants étaient en vérité des enfants magnifiques. Quand le garçon pleurait, ses larmes étaient des perles. Quand la fille au matin peignait sa chevelure, de la poudre d'or tombait sur ses épaules. Après quatorze années, les deux vieux moururent. Le garçon et sa sœur, riches de perles et d'or, s'établirent dans une maison forte au bord d'un bois touffu.

Vint le jour mémorable où le garçon s'en fut poursuivre une gazelle. Vers midi, parvenu au pied d'un rocher blanc, il vit venir une troupe superbe. C'était le roi son père avec ses courtisans. Le roi vit ce garçon, vit luire sur son front le croissant de la lune. Il pensa : "Cet enfant me ressemble." Il en fut troublé à l'extrême. Il resta immobile à le regarder, puis brusquement tourna bride, revint à son palais et s'enferma dans sa chambre. Chacun s'interrogea sur son étrange peine. Les deux mauvaises sœurs entendirent bientôt le récit que partout on faisait à la Cour : le roi, dans la forêt, avait croisé la route d'un adolescent au front orné d'un croissant de lune. Les sœurs s'effrayèrent. Les deux jumeaux vivaient, voilà ce qu'elles se dirent.  Ils reviendraient un jour, tôt ou tard, les confondre.
_ Il faut les éloigner, dit l'aînée. Comment faire ?
L'autre lui répondit :
_ Déguisons-nous en vieilles. Allons rôder chez eux.
Elles allèrent donc et trouvèrent la fille seule dans sa maison. Son frère tous les jours allait à la chasse et ne rentrait que le soir.
- Tu t'ennuies, fille belle, oh, comme tu t'ennuies ! lui dirent les sorcières.
L'enfant leur répondit :
_ Peut-être, bonnes vieilles.
Elle ignorait pourtant jusqu'à ce mauvais jour ce qu'ennui voulait dire.
_ Enfant, nous savons bien ce qui manque à ta vie.
_ Et quoi donc, bonnes vieilles ?
_ La musique du cœur du monde. Elle seule pourrait t'offrir le bonheur qui te fuit sans cesse.
C'était chose introuvable. Les vieilles le savaient. Au soir, quand le garçon revint de la forêt :
_ Mon frère, dit l'enfant, l'ennui ronge mon cœur. J'aimerais tant entendre une fois dans ma vie la musique du cœur du monde !
_ Ma sœur, où la trouver ?
_ Mon frère, je l'ignore, mais je sens que sans elle je vais mourir bientôt.
Elle pleura deux jours. Au troisième matin le jeune homme sella son cheval et partit à la recherche de ce remède impalpable et secret.




Il voyagea longtemps, demanda ça et là si quelqu'un connaissait ce lieu où se cachait la musique du cœur du monde. Personne ne savait. Encore il chevaucha jusqu'au seuil d'un désert. Là il vit un vieillard sur une pierre plate. Il semblait méditer dans le manteau de sable que lui faisait le vent. Le garçon s'approcha, s'assit auprès de lui. 
_ Vieux père, lui dit-il, je cherche le chemin qui mène au cœur du monde.
_ Et que veux-tu trouver, mon fils, au cœur du monde ?
_ Vieux père, une musique.
_ Mon fils, donne du pain au pauvre que je suis.
Ils mangèrent ensemble. Quand ce fut fait :
_ Mon fils dit le vieillard, ta route est difficile et peut-être mortelle. C’est tout ce que je sais. Mais va sur ce chemin. Là-bas, à l’horizon, vit un homme de bien. Il t’aidera peut-être.
Le garçon se leva. Le vieillard le retint.
_ Attends encore, attends. A toi qui m’as donné du pain, je veux faire un cadeau. Prends ce clou. Garde-le. Il te sera utile.

Le jeune homme chevaucha jusqu’à l’horizon lointain et là contre un buisson, il vit un pauvre hère apparemment semblable au vieillard rencontré à l’orée du désert. Il lui donna du pain, de l’eau et du fromage. Ils mangèrent ensemble.
_ Mon fils, dit le vieil homme, je sais bien peu de chose. Mais j’ai là-bas un frère infiniment savant. Il vit dans une hutte au fond de la vallée. Va le voir de ma part, il t’aidera sans doute.
Le garçon se leva.
_ A toi qui m’as nourri, dit encore le vieux, je veux faire un cadeau. Prends ce couteau et que Dieu te protège.



Le jeune homme s'en fut, chemina quatre jours. Au matin du cinquième il vit deux monts brumeux. Entre eux il s'engagea dans l'étroite vallée, remonta le torrent, aperçut sur un roc une hutte bancale.  Là il mit pied à terre. Un ermite parut, vêtu de pauvre laine comme l'étaient ses frères aux deux bouts du désert. Assis devant la porte il burent et mangèrent. 
_ Mon fils, je peux t'aider, dit enfin le le vieil homme en s'essuyant la bouche. Si tu veux ramener du lieu où elle se trouve la musique du cœur du monde, tu devras traverser une plaine effrayante. Regarde, on la devine au fond de la vallée. Là sont des milliers d'hommes, tous debout, tous changés en statues par la peur qu’ils ont eue sur ce chemin terrible où ils étaient venus chercher ce que tu cherches. La peur, mon fils, voilà ton ennemie. Avance bravement parmi ces gens pierreux. Va jusqu’au puits creusé au milieu de la plaine et penche-toi sur lui. Alors appelle, sans que ta voix ne tremble, la musique du cœur du monde. Du fond du puits elle montera jusqu’à toi. Saisis-la promptement et fuis à toute bride, fuis sans te retourner, car le charme qui tient ces guerriers dans la plaine sera du coup rompu, et tous te poursuivront pour t’arracher ce qu’ils ont tant voulu. Quand ils te rejoindront jette d'abord le clou que t'a donné mon frère à l'entrée du désert. Puis jette le couteau, puis jette cette fiole d'eau que je te donne, et si Dieu veut, tu pourras te sauver. Pour l'heure, dors ici, tu as besoin de forces.
 le jeune homme dormit sur un lit d'herbes sèches. Au matin il s'en alla. Au fond de la vallée, il vit la vaste plaine, les milliers de statues. Toutes le regardèrent. Elles étaient en pierre et pourtant semblaient vivre. Il verrouilla son cœur, serra les dents, marcha. La peur lui vint dessus comme un brouillard épais. Il poussa sa monture à travers ses fumées. Alors il vit un puits. A pied il s'approcha, se pencha, murmura :
_ Musique, viens à moi.
Il entendit l'eau bruire. Un chant monta vers lui, et sur ce chant il vit une feuille petite, verte, luisante, simple. Il la prit prestement, la mit dans sa chemise.
Alors une clameur s'éleva de la plaine. Les guerriers réveillés, terribles, ferraillants, se ruèrent vers lui. Il bondit à cheval, chercha son clou dans sa besace, le lança par-dessus l'épaule. Un champ de pieux ne fer surgit derrière lui. Cent de ses poursuivants s'y trouèrent la peau. Les autres s’acharnant à grands coups d'éperons eurent tôt fait de le rejoindre. Il jeta son couteau. Un champ de longues lames surgit derrière lui. Deux cents furent tranchés, hachés, taillés en pièces. Les autres cravachant et cravachant encore levèrent leurs épées sur la croupe de son cheval. Il lança la fiole d'eau claire. Les derniers acharnés furent bientôt noyés dans le torrent furieux soudain tombé du ciel sur la plaine infinie.

Cent jours après qu'il fut parti le jeune homme parvint en vue de sa maison. Alors la feuille verte au chaud dans sa tunique lui parla à voix basse.
_ Près de ta sœur, dit-elle, sont deux vieilles sorcières. Chasse-les.
A peine rentré chez lui il les prit par le col et les jeta dehors. 
_ Maintenant, dit la feuille verte, pose-moi dans l'armoire.
Dans l'armoire il la mit, prit sa sœur par l'épaule, et tous deux regardèrent. Alors ils virent s'ouvrir une fenêtre. Une musique vint, plus simple que le ciel, plus pure que la source, plus tendre que la vie quand il fait doux le soir. Et par cette musique ils virent leur naissance, ils virent tout d'eux-mêmes, et de leur père et mère, et de la vérité.



Ils s'en allèrent à la ville du roi. Sur la place publique ils virent une femme enchaînée contre un mur. Ils s'agenouillèrent près d'elle, lavèrent son visage avec un mouchoir blanc. 
Le roi, de son balcon, leur cria rudement :
_ Passez votre chemin, cette femme est maudite !
Le jeune homme lui dit :
_ Jetez-moi donc du fer pour nourrir mon cheval !
_ Tu te moques de moi, lui répondit le roi. Depuis quand les chevaux mangent-ils des ferrailles ?
_ Sire, dit le garçon, pourquoi ne pas me croire, puisque vous avez cru qu'une femme pouvait mettre des chiens au monde ?

La lumière aussitôt illumina le roi. Fils, fille, père et mère furent bientôt ensemble avec la feuille verte au milieu, sur la table, d'où montait pour eux seuls, éblouis et muets, la musique du cœur du monde.

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